Alia Mamdouh, "La garçonne" : un grand plongeon dans la face cachée de la psyché

Certaines y verront une littérature engagée. Du militantisme. Sans doute. Peut-être, peut-être pas... Hé puis cela n’a aucune importance, après tout. Ce qui compte c’est la littérature. Ce pouvoir absolu de dire la vérité par écrit car l’oralité ne le supporterait pas. Surtout venant d’une femme. Et voilà que je pourrai tourner en rond si le sujet portait à rire. Or nous sommes ici au lendemain du coup d’état de février 1963. L’Irak a un nouveau chef qui n’aime pas les communistes. Les rafles débutent dans la nuit. Comme quoi les salauds ont tous les mêmes pratiques. Et pour atteindre les hommes qui auraient pris le maquis, on se rabat sur les femmes. Sabiha a le mauvais profil puisqu’elle suit des études à la faculté de Lettres. Les salauds connaissent parfaitement le poids des mots. Ils chassent donc dans les milieux intellectuels. Et comme Sabiha est aussi "fiancée" avec Badr, l’un de ces rouges qu’il faut éliminer, c’est une belle prise...

 

 Pour ne pas devenir folle, Sabiha va retourner la situation. Se mettre dans une perspective différente, comme si elle regardait la scène. La souffrance physique est ainsi repoussée dans les tréfonds du cerveau. Les souvenirs rappelés pour mixer le tout en une pâte qui sera une carapace protectrice. La menace psychologique n’a plus de prise. Les images seraient presque belles si l’on fermait encore un peu le prisme. Et c’est avec ce diaphragme hallucinant de volonté qui sera dilaté puis resserré selon les besoins, qu’Alia Mamdouh dépeint ce qui se passe. On imagine sans trop de mal qu’il y a de fortes réminiscences personnelles. Car avant de s’exiler à Paris, elle est passée par Beyrouth et Rabat...

 

Totalement désenclavé d’une narration linéaire, ce roman à tiroirs plonge le lecteur dans une transe hélicoïdale qui, tantôt renvoie, tantôt aspire, toujours ballote nos impressions si bien que le déséquilibre permanent captive comme un papillon sur son halo suicidaire. On sait que l’on va y laisser des plumes à pénétrer ainsi les arcanes des mondes perdus. Mais on se laisse séduire par la magie de la narration, l’érotisme des fantasmes, la chaleur des peintures, l’horreur des interrogatoires...

Tout un cocktail acidulé qui rend dépendant. Langue riche et puissante. Au-delà de la marque imprimée par Alia Mamdouh, cette liberté affichée si chère à Hélène Cixous, il y a plus important. L’imprimatur confié à la langue. À l’œuvre. Car c’est bien ici d’une œuvre qu’il s’agit. Pleine et entière. Qui va bien au-delà de la dénonciation. Qui plonge dans la face cachée de la psyché. Qui démasque les pulsions. Met en lumière cette libido trop souvent enfouie. Cette corrélation possible entre deux corps d’un même sexe. Désir et politique, désir et culture, désir et langage pour peindre. Offrir un possible à celles qui sont oubliées. Ces femmes qui aiment les femmes dans un monde de mâles en rut.

 

Ambivalence célébrée dans une langue recomposée. Pierre posée au nez à la barbe. Objet littéraire interdit dans la plupart des pays arabes. Allez donc savoir pourquoi...

Annabelle Hautecontre

 

Alia Mamdouh, La garçonne, traduit de l’arabe (Irak) par Stéphanie Dujols, coll. "Mondes Arabes", Actes Sud, février 2012, 275 p. - 22,00 € 

 

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